Quand les élèves reprennent goût aux maths et aux sciences : l’expérience de Maurice partagée en Tunisie

De gauche à droite : Shakeel Atchia et Asifa Salehmohamed, du Mauritius Institute of Education (Maurice), et Emilie Doutreloux, de l’Université Laval (Canada), également membre du Conseil scientifique du programme APPRENDRE.
Tout commence à Maurice, où le programme APPRENDRE accompagne depuis 2023 les cadres du Ministère, les équipes de formation du Mauritius Institute of Education (MIE) et les directions d’établissement dans l’amélioration de leurs pratiques professionnelles. Après onze ateliers de formation réunissant environ 300 personnes, le travail se prolonge au sein même des écoles.
En mars 2025, six communautés de pratique voient le jour dans douze établissements pilotes, dont huit écoles primaires et quatre établissements secondaires. Une soixantaine de personnes se répartissent entre six thématiques : mathématiques, sciences, évaluation, gestion de classe, technologies éducatives et pratiques d’enseignement et d’apprentissage.
Autour de la table, plusieurs métiers se côtoient : enseignantes et enseignants, directions d’établissement, personnels d’inspection, psychologues et personnels du travail social. Chacun apporte son expérience, ses observations et parfois une autre lecture d’un problème que ses collègues pensaient bien connaître.
Pour guider leurs travaux, les communautés suivent une démarche appelée Scholarship of Teaching and Learning (SoTL) : partir d’une difficulté rencontrée dans l’établissement, consulter les travaux scientifiques disponibles, essayer de nouvelles pratiques, regarder ce qui change et partager les résultats pour que d’autres équipes puissent s’en inspirer. À Maurice, chaque communauté choisit une difficulté commune, sur laquelle ses membres travaillent ensemble.
En maths, un même problème, plusieurs chemins pour y arriver
Dans deux écoles primaires mauriciennes, dont une située en zone d’éducation prioritaire, les enseignantes et enseignants se heurtaient à une difficulté bien connue : comment faire travailler toute une classe sur le même problème lorsque les élèves n’ont pas les mêmes acquis ? Certains peinaient à effectuer les calculs de base, tandis que d’autres savaient calculer, mais perdaient leurs moyens dès que l’énoncé sortait des exercices habituels.

Accompagnées par Asifa Salehmohamed, du Mauritius Institute of Education (MIE), les équipes ont commencé par examiner les erreurs des élèves. Une évaluation auprès de 52 enfants a révélé une habitude tenace : voir le mot « plus » dans un énoncé suffisait parfois à déclencher une addition. Ainsi, lorsqu’un problème demandait combien d’autocollants Rita possédait « de plus » que Sarah, certains additionnaient les deux quantités au lieu de calculer leur différence.

Les équipes ont alors revu le déroulement des séances pour aider chaque élève à comprendre le problème et à chercher sa propre solution. Après un temps de recherche individuel ou en petits groupes, les différentes méthodes étaient discutées avec la classe. Pour celles et ceux qui rencontraient des difficultés, plusieurs aides étaient proposées : reformuler l’énoncé, le traduire en créole mauricien, dessiner la situation, manipuler des objets ou solliciter une enseignante ou un enseignant de soutien directement dans la classe.

Les premiers résultats ont encouragé les équipes : des élèves jusque-là en difficulté ont réussi à résoudre des problèmes et leur participation a progressé. Les enseignantes et enseignants ont également constaté l’intérêt de faire expliquer les raisonnements, y compris lorsque la réponse était incorrecte. Une façon de mieux comprendre les erreurs et de montrer aux élèves qu’il existe plusieurs chemins pour arriver à une solution.
En sciences, faire chercher les élèves change la donne
Dans les établissements accompagnés par Shakeel Atchia, également du MIE, les difficultés dépassaient les résultats scolaires. Certains élèves ne s’estimaient pas suffisamment doués pour poursuivre les sciences après la scolarité obligatoire. Les cours reposaient largement sur les explications des enseignantes et enseignants, avec peu d’expériences ou de manipulations.
Pour mieux comprendre ces difficultés, la communauté de pratique a filmé des leçons et interrogé les élèves. Certains trouvaient les cours fatigants, d’autres regrettaient de passer leur temps à écouter. Lors d’une séance sur les forces, un élève aurait par exemple préféré manipuler des aimants pour comprendre leur fonctionnement.
Les équipes ont alors préparé de nouvelles leçons fondées sur l’investigation scientifique. Les élèves étaient invités à observer, manipuler, formuler des hypothèses et confronter leurs idées. Les séances ont été filmées à leur tour, puis comparées aux premières.
Les différences sont nettes dans les observations. Sur une échelle de 1 à 5, les évaluations réalisées par douze personnels chargés de l’assurance qualité montrent des écarts de 2,9 points pour le travail de groupe, de 2,8 points pour les activités d’investigation et de 2,5 points pour la prise en compte des différents besoins des élèves. Les nouvelles séances ont obtenu de meilleures notes sur les 24 indicateurs examinés.
Les journaux de bord des membres de la CAP rapportent également davantage d’autonomie et de collaboration entre élèves. Dans l’une des écoles, 36 élèves ont choisi de poursuivre les sciences en Grade 10, première année du deuxième cycle secondaire, contre une dizaine au maximum les années précédentes.
De Port-Louis à Gammarth, l’expérience fait son chemin
En septembre 2025, les six communautés de pratique ont partagé leurs expérimentations lors des deuxièmes Journées nationales de l’innovation pédagogique, à Port-Louis. Un an plus tard, direction la Tunisie ! Le 1er novembre 2026, Asifa Salehmohamed et Shakeel Atchia, du MIE, et Emilie Doutreloux, professeure à l’Université Laval au Canada et membre du Conseil scientifique du programme APPRENDRE, ont présenté les enseignements de cette expérience au Forum tunisien pour l’éducation, à Gammarth.
Leur communication, intitulée « Vers des pratiques pédagogiques inclusives fondées sur la recherche : apport du SoTL dans les écoles mauriciennes », s’inscrivait dans un symposium international consacré à l’équité, à la diversité et à l’inclusion en éducation.


Avec le soutien d’APPRENDRE pour leur déplacement, les deux spécialistes mauriciens ont pu présenter eux-mêmes les travaux auxquels ils avaient contribué et échanger avec des équipes de recherche et des personnes engagées dans l’éducation venues d’autres pays.

Le Forum a également réuni plusieurs spécialistes engagées dans les groupes thématiques d’expertise d’APPRENDRE : Anne Gombert, Dominique Hébert et Mada Lucienne Tendeng, coordonnatrice du GTE « Appui au développement et à la valorisation d’initiatives inclusives et sensibles au genre », ainsi que Myriam Girouard Gagné, membre du GTE « Promouvoir une culture de l’évaluation en soutien à l’apprentissage ». Leurs échanges prolongent une réflexion commune : comment mieux comprendre les obstacles rencontrés par les élèves, évaluer les réponses apportées et aider les équipes éducatives à faire évoluer leurs pratiques ?