Une carrière universitaire ne devrait jamais dépendre d’un sous-entendu, d’une remarque insistante, d’une proposition ambiguë, ou de la promesse implicite qu’un dossier avancera si l’on se montre « compréhensive ». À l’occasion du 8 mars, Journée internationale des droits des femmes, le programme APPRENDRE propose d’ouvrir la réflexion sur les carrières des femmes dans l’enseignement supérieur, parfois entravées par des situations de harcèlement sexiste et sexuel. Une recherche menée par Charlotte Vampo en 2024 offre un point d’appui pour interroger ces réalités et, plus largement, la manière dont les institutions sont gouvernées et pilotées.


En 2024, l’anthropologue Charlotte Vampo publie une recherche consacrée aux inégalités de genre dans l’enseignement supérieur et la recherche. S’appuyant sur des enquêtes menées en France sur l’Institut de Recherche pour le Développement, au Togo à l’Université de Lomé, et dans différents établissements universitaires au Tchad, ce travail analyse les mécanismes qui structurent les carrières académiques et met en lumière la place qu’y occupent encore les violences sexistes et sexuelles, que l’autrice qualifie de « violence ordinaire ». Elle y décrit des situations répétées, souvent banalisées, qui s’inscrivent dans les relations professionnelles quotidiennes.


Ce que cela recouvre concrètement


Dans les contextes étudiés par Charlotte Vampo, le harcèlement ne se limite pas à des agressions explicites. Il peut prendre des formes plus diffuses : insinuations insistantes, propositions ambiguës, commentaires sexualisés, pressions implicites liées à l’évaluation d’un dossier ou à une validation administrative.

Quand l’avancement dépend d’un chef de département ou d’un doyen, la capacité de ralentir une carrière devient un levier. Un dossier peut être retardé. Une candidature peut ne pas être soutenue. Un encadrement peut être retiré. Rien d’écrit. Rien de formel. Mais des effets bien réels.

La recherche montre que ces situations sont favorisées par des environnements où les femmes restent minoritaires aux grades supérieurs et dans les instances décisionnelles. Autrement dit, les rapports de pouvoir sont déjà déséquilibrés avant même que le harcèlement n’intervienne.


L’informel comme zone de pression


Dans de nombreux départements universitaires, une partie des opportunités passe par des réseaux informels.

Qui est invité à participer à un projet ? Qui est recommandé pour une responsabilité ? Qui est soutenu dans une candidature ?

Ces décisions ne passent pas toujours par des procédures écrites. Elles circulent dans des cercles relationnels.

Lorsque ces cercles sont largement masculins, la dépendance personnelle augmente. Et plus une carrière dépend de relations individualisées, plus les marges de pression existent.

Le harcèlement ne surgit pas à l’extérieur du système. Il apparaît souvent dans ces interstices.


Une parole de chercheuse et de témoin


Ces questions ont également fait l’objet d’une publication dans la revue Éducation et Sociétés. Dans cet article, Charlotte Vampo et Koutchoukalo Tchassim analysent le harcèlement sexuel dans l’enseignement supérieur francophone d’Afrique subsaharienne à partir d’une étude de cas consacrée à l’Université de Lomé.

Dans une interview accordée au média EkinaMag, la professeure Koutchoukalo Tchassim, enseignante au département des lettres de l’Université de Lomé et co-autrice de l’article, revient sur ces réalités à partir de son expérience personnelle et de ses recherches. Survivante de harcèlement sexuel, elle y décrit les formes que peut prendre ce phénomène dans l’environnement universitaire.

Elle décrit des situations très concrètes : invitations répétées en dehors du travail, compliments intéressés, ou propositions d’aide académique adressées aux étudiantes et doctorantes, par exemple corriger un exercice ou accompagner un travail, puis demander de venir en discuter à domicile.

Celui qui insiste est parfois aussi celui qui peut valider un travail ou empêcher qu’il le soit. Dans ces situations, les étudiantes et les doctorantes se retrouvent particulièrement exposées. Mais ces pressions ne disparaissent pas nécessairement une fois entrée dans la carrière universitaire.

Lorsque les victimes refusent, d’autres formes de représailles peuvent apparaître : injures, rumeurs, tentatives de discrédit ou marginalisation professionnelle. L’objectif, explique-t-elle, est souvent de décourager celles qui résistent.


Pourquoi le silence persiste


Signaler ces situations n’est pas simple.

Dénoncer un supérieur hiérarchique peut exposer à des conséquences immédiates : isolement, réputation fragilisée, stagnation professionnelle.

Dans des institutions où les carrières reposent largement sur l’évaluation de quelques acteurs, beaucoup préfèrent éviter la confrontation.

Le faible nombre de plaintes ne signifie donc pas nécessairement que le phénomène est rare. Il peut aussi refléter la prudence de celles qui savent que les mécanismes de protection restent fragiles.


Responsabilité institutionnelle et transparence des décisions


La manière dont les carrières universitaires sont organisées et pilotées joue ici un rôle important : procédures de promotion, attribution des responsabilités académiques, fonctionnement des jurys ou encore traitement des conflits.

Lorsque les critères de promotion restent partiellement subjectifs, lorsque les décisions sont concentrées entre quelques acteurs et peu traçables, les rapports de dépendance se renforcent. Dans ces configurations, les situations de pression trouvent plus facilement un terrain favorable.

Ces questions ne concernent pas un établissement ou un pays en particulier. Elles renvoient plus largement à la manière dont les carrières universitaires sont organisées dans les institutions d’enseignement supérieur.

Garantir l’égalité professionnelle ne consiste donc pas seulement à recruter davantage de femmes. Cela suppose aussi de sécuriser les conditions dans lesquelles les carrières se déroulent, notamment à travers des critères connus, des décisions transparentes, des procédures de signalement clairs et connus et des voies de recours.

La recherche de Charlotte Vampo souligne également le rôle que peuvent jouer les réseaux et collectifs de femmes universitaires pour rompre l’isolement et rendre visibles des situations souvent tues.

Elle évoque notamment l’intérêt de dispositifs de marrainage ou de mentorat entre chercheuses, qui peuvent aider les plus jeunes à mieux comprendre les codes institutionnels, à se projeter dans des postes à responsabilité et à ne pas rester seules face à certaines pressions.

Dans plusieurs pays, des collectifs de femmes universitaires se structurent pour rendre visibles des réalités longtemps restées confinées aux expériences individuelles. Au Togo, le Réseau des femmes de l’enseignement supérieur (REFEST) constitue ainsi un espace de soutien et de plaidoyer. À une autre échelle, des initiatives comme le Réseau francophone des femmes responsables dans l’enseignement supérieur et la recherche (RESUFF), créé à l’initiative de l’AUF, ou le Forum for African Women Educationalists (FAWE) contribuent également à renforcer ces solidarités professionnelles.


Des parcours de chercheuses, entre obstacles et détermination


La place des femmes dans la recherche reste aujourd’hui très inégale. En Afrique subsaharienne, elles représentent environ 30 % des chercheurs. Dans une vidéo réalisée à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes en 2022, trois chercheuses accompagnées par le programme APPRENDRE racontent leur chemin vers la recherche. Elles évoquent les doutes, les résistances parfois rencontrées dans leur environnement professionnel, mais aussi ce qui les a poussées à continuer. Toutes insistent sur un point : la présence des femmes dans la recherche ne relève pas seulement de l’égalité, elle permet aussi de poser d’autres questions, de regarder autrement les réalités éducatives et d’ouvrir de nouvelles pistes de réflexion.


Quand les inégalités apparaissent très tôt dans les parcours scolaires


Le programme APPRENDRE a soutenu plusieurs chercheuses travaillant sur la transition entre l’école primaire et le collège. Dans des interviews et des entretiens vidéo, elles sont revenues sur leurs recherches et sur ce que leurs enquêtes révèlent de ce moment charnière des parcours scolaires, où certaines inégalités entre filles et garçons commencent déjà à se dessiner.

→ Lire l’article : Journée internationale des droits des femmes : les apports de la recherche sur la transition école-collège du point de vue du genre en Afrique


Sept pays, dix projets pour une école plus inclusive


Cette année, dix projets de recherche ont été retenus par le programme APPRENDRE pour travailler sur l’éducation inclusive sensible au genre. Au Bénin, au Cameroun, à Djibouti, à Madagascar, au Maroc, en République démocratique du Congo et au Sénégal, ces équipes vont bientôt expérimenter, dans des écoles et des établissements, des solutions très concrètes pour faire évoluer les pratiques éducatives et mieux répondre aux inégalités qui traversent encore les parcours scolaires.

→ Découvrir les projets lauréats : 10 projets pour agir sur les inégalités à l’école


Pour aller plus loin


Les femmes dans l’enseignement supérieur et la recherche au Tchad, ouvrage collectif publié aux Éditions de l’IRD auquel a contribué Charlotte Vampo.

→ Télécharger le résumé exécutif
→ Consulter l’ouvrage


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